Une rencontre spéciale avec Amar Lakel
Enseignant-chercheur au sein du groupe de recherche E3D au sein du Laboratoire MICA.
SYNTHESE NON EXHAUSTIVE DES ECHANGES
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Quand j’ai commencé, Internet n’était pas encore là. Donc, j’ai pris la vague de plein fouet de l’arrivée d’Internet en 95. Et puis, à partir de 2002 2003, je me suis posé beaucoup de questions sur l’avenir des organisations, l’avenir de la société au regard de l’impact que pouvait avoir Internet. Et j’ai décidé de faire une thèse et le virus de la recherche m’a pris et je suis devenu complètement accro à la recherche.
J’aime beaucoup Aggelos, parce que c’est une agence qui a toujours essayé de poser la question de la professionnalisation de la communication au regard d’une éthique citoyenne et au regard d’un certain management humaniste. Et ça m’a toujours touché.
Récemment j’ai fait un choix. J’avais une activité assez importante sur les réseaux sociaux et il y a eu une série d’événements qui m’ont poussé à quitter les réseaux sociaux. C’est une question d’abord éthique et politique. La question du droit à l’information, à la communication et de la gouvernance qu’on a dans une société, le pouvoir qu’on a dans une société, a autorisé untel ou untel à parler les droits de l’homme. Ce qui fonde la démocratie, c’est la liberté d’expression et le droit à la parole.
Les réseaux sociaux sont des médias. Ils se sont toujours défendus juridiquement de ne pas être justement un média et donc de ne pas tomber sous la responsabilité des médias. C’est comme ça qu’ils ont échappé à la loi sur les médias, sur la presse. Les responsables des réseaux sociaux n’ont pas les mêmes responsabilités que les journalistes. Par exemple, un organe de presse est responsable de ce qui est dit sur son site. Eux, les réseaux sociaux ont dit “Nous ne sommes pas des médias, on ne contrôle pas ce qui est dit, on ne fournit des outils. Donc on ne peut pas être tenu responsable.”
Or, on a vu qu’il y a eu un glissement du contrôle de diffusion de l’information. Et ce contrôle a de plus en plus une connotation politique dans le sens où on décide que tel propos est mauvais pour la société. Ce contrôle, se fait d’une façon invisible, non démocratique, non transparente. On touche à des algorithmes et on voit des gens effacés, supprimés. Et ça, c’est principalement une pratique dictatoriale. Quand on supprime dans la nuit la parole de quelqu’un, ça nous rappelle les heures sombres.
Il y a un moment, j’ai décidé de ne pas être collaborateur de ça. Je ne veux pas collaborer avec un régime où l’on décide d’éteindre ou pas quelqu’un dans l’invisibilité sans que ce quelqu’un ait un droit de parole ou un droit d’intervention. Je pose la question par mon départ des réseaux sociaux.
Je pose la question du pouvoir qu’ont les réseaux sociaux d’autoriser telle ou telle personne à parler ou pas. Soit ce sont des médias et alors ils vont devoir engager leur responsabilité de médias, comme tous les organes de presse. Soit, ce sont des outils et donc ils n’ont pas à intervenir sur la diffusion de l’information.
Les réseaux sociaux sont une boîte à outils. Cela peut être un outil pour entretenir une communauté formée à un moment donné autour d’un capital d’intérêt. C’est la fonctionnalité groupe des réseaux sociaux. Vous pouvez avoir des groupes de fans qui se réunissent et qui partagent ensemble une connaissance et qui fabriquent une connaissance. C’est d’ailleurs l’un des outils les plus intéressants dans les réseaux sociaux. Ce peut être aussi un outil publicitaire. Vous pouvez toucher un public cible d’une façon extrêmement précise en achetant de la publicité.
Les réseaux sociaux, cela n’existe pas en soi. Ce sont des boîtes à outils de communication. Ils nous font perdre énormément de temps. Eux, leur intérêt, c’est qu’on soit captif et parfois ils y arrivent avec des choses plutôt frivoles qui nous font perdre énormément de temps dans notre vie.
La vie sur un écran, ce n’est pas la vie. Il suffit de filmer quelqu’un sur un écran. J’ai pris une photo un jour du couloir de mon université où j’ai vu à peu près 200 étudiants appuyés sur le mur, collés à l’écran, ne pas se parler entre eux. C’est impressionnant de voir ça. Une université devrait être un bouillon de culture où des étudiants devraient se rencontrer et former des communautés et discuter dans un couloir. Cette frivolité, cette déconnexion de la réalité me posent beaucoup de questions pour la jeune génération. Ce sont des algorithmes qui sont pensés pour vous rendre accros. N’oubliez pas que votre matière première, la matière première de ces entreprises, c’est votre temps de cerveau disponible. Donc, quel que soit le prix, ils capteront votre attention et quelquefois, le prix est très cher payé, je trouve.
Il y a un moment, il va falloir taper un peu du poing sur la table, peut être avec l’appui de l’Union européenne et du gouvernement. Il faut affirmer qu’il y a des pratiques qui ne sont pas acceptables. Attirer des enfants de 10 à 13 ans, qui ont un cerveau assez sensible, assez fragile, et faire en sorte qu’ils deviennent complètement accros aux réseaux sociaux au point de taper des crises d’hystérie si on leur retire leur téléphone. C’est une pratique qu’on ne peut pas accepter. On n’a pas le choix de vendre de l’alcool aux enfants. On n’a pas le droit de vendre de la cigarette aux enfants. Est ce qu’on a le droit de leur laisser un écran ? Et quels sont les dangers en santé Publique ?
Est-ce que c’est rentable, les réseaux sociaux ? Est-ce que faire des campagnes sur les réseaux sociaux ramène vraiment de la clientèle ? Vous ramène vraiment les clients que vous cherchez ? Est-ce que c’est un canal moins cher que les autres ?
Permettez-moi de douter.
Google et Facebook vont protéger votre vie privée, mais eux vont complètement la dévorer. Cela veut dire que leur business plan, c’est de tout savoir de vous. Bien plus que ce que vous savez vous même de vous. C’est une étude sociologique très, très, très haut niveau, extrêmement poussée, avec énormément de data qui vont vous “profiler” grâce à des algorithmes prédictifs sur l’ensemble de vos comportements. Leur cœur de business, c’est qu’il n’y ait aucun espace de vie privée pour vous.
Mark Zuckerberg l’a annoncé, la vie privée n’existe plus. Et c’est vrai pour Facebook et Google.
Cependant, il ne faut pas tomber dans la paranoïa. Ils vont protéger votre vie privée. Ce n’est pas leur business de vendre cette vie privée à n’importe qui. D’ailleurs, ils doivent faire très attention dès qu’il y a des failles de fuites de données. Les actions en Bourse chutent, donc ils sont là pour protéger votre vie donnée, en revanche, ils veulent la capter entièrement.
En quoi c’est un canal qui est meilleur que l’autre ? C’est un canal qui est complémentaire de l’autre ?
Comment être un vrai professionnel de la communication en sachant ce qu’on fait et non pas en en jouant les apprentis sorciers ou en vendant du rêve ou de la promesse dont on ne sait absolument rien ? Moi, si je suis un professionnel en marketing communication, j’aimerais bien savoir utiliser vraiment les réseaux sociaux et pas vendre du mensonge. Je dormirai mieux personnellement. Il y a des limites aussi sur la manipulation, sur les pratiques. Rappelez-vous Cambridge Analytica. Il y a les agences qui ont passé la ligne rouge et qui ont glissé vers la manipulation, vers le trafic, vers le message mensonger, vers le charme, vers l’enchantement.
Faire une communication éthique, c’est à un moment respecter la personne à qui vous envoyez un message. C’est respecter ses réponses, respecter son attitude et ne passer outre son approbation.
On avait beaucoup discuté de ça sur les courriels, par exemple, sur le spamming, les courriels, l’opt in. Il y a une maturité qui s’est fait sur l’e-mailing. Il y a aussi une maturité à avoir sur les réseaux sociaux et je pense qu’au niveau business, l’agence qui s’engage dans cette voie, ça va être peut-être un investissement au départ de pédagogie de temps, mais je pense que sa crédibilité en sera largement augmentée.