La communication institution’ELLES

  • Temps de lecture: 15 min
  • Mots clés: éthique , Communication politique , Communication publique , Impact
  • La communication publique a t-elle un sexe ? Si la question peut faire sourire, elle soulève un étrange malaise tant les codes ont du mal à changer et à se transformer.
  • Où sont les frontières entre communication publique et communication politique ?
  • La communication publique est-elle « encore » un service public ?
  • Quelles évolutions dans ce domaine ?
  • Tout peut-il être décidé avec les citoyens ?
  • Mais pourquoi les décideurs ne sont-ils bien souvent encore que des hommes

Une émission spéciale autour de la communication publique

  • Colette Lièvre, pionnière de la communication
  • Chantal Carrère-Cuny, conseil en communication, Fondatrice de l’Agence Passerelles
  • Sandrine Frédérick, directrice du développement de l’Ecosphère Aggelos
  • Suzanne Galy, directrice de la communication de la mairie de Bègles

SYNTHESE NON EXHAUSTIVE DES ECHANGES

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Colette LIEVRE

Je suis une historique de la communication dite d’intérêt public. Lorsque je faisais les futures campagnes pour les conseils généraux, je prenais le temps de me déplacer sur le département pendant pratiquement dix jours, de façon à pouvoir comprendre le territoire profondément. Ce département, en allant interviewer les institutions, les politiques, mais aussi le grand public. Les logos sont faits maintenant pour faire tourner les villes, etc. Ça ne ressemble à rien.

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Colette LIEVRE

On avait fait une de création comme d’habitude. Et la veille d’aller présenter le logo, j’avais des choses magnifiques, complètement abstraites. J’ai présenté effectivement devant les conseillers généraux en Charente-Maritime. Il faut savoir qu’il y a des gens du terroir et l’objectif majeur pour ce logo, c’était de faire prendre conscience au monde entier les raisons d’être de la Charente-Maritime. Ce n’était pas seulement le rivage. Ce n’était pas seulement La Rochelle, mais c’était aussi l’arrière-pays. D’où le slogan Terre et mer, les éléments de la réussite. Donc, j’ai présenté ça et mes braves élus ont dit que c’était beau mais pas suffisant. Je suis parti, j’ai pris ma petite voiture, j’arrive à La Rochelle, il y avait des mouettes partout. Une quantité de mouettes et je suis rentré. J’ai dit aux garçons que “si je n’ai pas vendu votre truc, je sais ce qu’il faut faire”.  Et voilà une histoire.

Toute la Charente Maritime avait le logo, les commerçants, les voitures, etc. Et ça fait 40 ans que ça dure.

CHANTAL CARRERE-CUNY – Il me semble que ce qui a évolué le plus, c’est le professionnalisme de la communication. Et c’est normal parce qu’aujourd’hui maintenant, ce sont des professionnels. A l’époque, on prenait un peu des gens qui sortaient de la masse, qui n’étaient pas formés et réellement, je sens beaucoup plus de professionnalisme et de ce fait, plus de cohérence entre ce que sont les territoires et l’image que l’on veut présenter, et peut être plus de fond et de profondeur.

SUZANNE GALY – J’ai rejoint la mairie de Bègles en 2017, mais je suis le fruit de cette histoire puisque j’étais formée au journalisme à Bordeaux. Donc, j’avais une vocation première qui était d’exercer un métier de journaliste, ce que j’ai fait. Et puis, progressivement, mon parcours m’a fait cheminer vers la communication publique et institutionnelle. Mais c’est vrai que je pense que du coup, avec ce recul que j’ai de la pratique journalistique. Une pluralité de médias, une diversité de médias. Et puis l’explosion d’Internet à partir des années 2000. Et donc, on a aujourd’hui presque quinze ans d’explosion des usages grand public d’Internet. Donc ça, ça a fortement impacté les médias et les journalistes, mais aussi la sphère de la communication publique. C’est vrai aussi dans le domaine du tourisme, mais ils ont été très, très impactés aussi, et où ils développent des savoirs faire de communicants. Aujourd’hui, il y a des très bons communicants dans le monde du tourisme. Du fait de cet accroissement des pluralités des supports, de la diversité des supports, on a eu besoin de compétences spécifiques. A Bègles, il y a six agents qui travaillent avec moi qui ont chacun leurs compétences spécifiques une journaliste, un graphiste, un webmaster, un chargé de la communication numérique, une chargée de communication relations presse.

Notre rôle, c’est aussi de rétablir de la confiance, je pense, entre les acteurs publics et politiques et les habitants citoyens. Donc, on a un enjeu qui s’est accru, une exigence accrue.

Je pense que les objectifs de la communication institutionnelle de la Ville sont totalement différents. On développe un récit du territoire où on ne fait pas que vendre, bien entendu, dans une communication descendante l’action du maire. Mais on essaye de parler des dynamiques de territoire et donc la cohésion. Ce qui a pu changer aussi et surtout ces dernières années, avec quand même l’effondrement.

On peut parler de crise quand même dans le monde de la presse. C’est que la presse a un temps, dans les années 80, occupée, joué son rôle d’informer sur la vie locale. Aujourd’hui, on peut beaucoup moins s’appuyer sur les médias. A Bordeaux, on a un seul grand journal régional de très belle qualité. Ce qu’on constate quand même, c’est qu’il y a moins de moyens mis sur la couverture de l’information hyper locale. Donc nous, les communicants publics et ce qu’attendent nos élus, mais peut être aussi les habitants. C’est qu’en fait, on développe ce récit de la vie locale dans nos supports. Donc ça, ça augmente aussi le niveau d’exigence, alors même qu’on ne joue pas le même rôle que les journalistes dans le débat public. La valeur de l’information n’est quand même pas exactement la même puisqu’on n’occupe pas la même place.

Sandrine FREDERICK – cela fait plus de vingt ans que je travaille en agence de communication, donc au service de clients privés et d’institutions. Et je trouve qu’il y a vingt ans, on était sur des supports qui faisaient un peu, parfois vieillots, pas très modernes. Et j’ai vraiment vu l’évolution dans les appels d’offres aussi de demandes maintenant d’outils totalement actuels. Je suis tout à fait d’accord avec cette professionnalisation des équipes. C’est qu’aujourd’hui, ils utilisent tous les outils qu’utilisent des entreprises privées et maîtrisent ces outils aussi. Et donc, on peut faire une communication. On se fait plaisir avec des messages qui ont du sens.

TOUT PEUT-IL ÊTRE DECIDE AVEC LES CITOYENS ?

SUZANNE GALY – C’est quand même le sujet du moment, la décision avec les citoyens, la participation citoyenne dans la décision publique et même dans la communication Publique. On n’a pas encore engagé la ville de Bègles, pas encore suffisamment, mais ça ne saurait tarder pour fabriquer la communication de la ville avec les habitants.

Moi, je pense qu’on a intérêt à associer les citoyens comme des partenaires dans la conduite des affaires publiques parce que on a un enjeu de renouer la confiance entre les habitants et les hommes politiques. Il y a quand même un vrai enjeu à faire participer les habitants et les associer. Tout peut être en fait mis en discussion avec les habitants. Et dans ce pacte, ce contrat avec les habitants est important. Le maire, c’est celui qui est au plus près des citoyens parmi les échelons de la vie politique. Le pacte, c’est de dialoguer avec les citoyens sur le niveau d’implication.

À quel niveau ? Jusqu’où va l’implication citoyenne ? Est-ce que c’est de l’information, de la co-construction, de la décision concertée ? Parce que je crois quand même aussi, aux bienfaits de la représentation politique et de la démocratie représentative.

On a un défi démocratique quand même très important dans le pays. On l’a vu sur les dernières élections, on verra aux élections présidentielles. Bon, c’est passé à côté de l’histoire de pas le faire.

COLETTE LIEVRE – C’est important parce que c’est vrai qu’il y a un hiatus entre le peuple, les élites, les choix, les politiques, etc. Ça passe aussi par le langage, c’est à dire que le fait d’avoir des discussions. Ça permet peut-être aussi aux experts que nous sommes de pouvoir faire attention au langage. Je vous dirai que maintenant, très souvent, je lis certains articles et je ne les comprends pas. Le grand problème à prendre en compte, c’est de savoir parler aux gens. Et ça, ça me paraît essentiel parce que le langage, c’est un pouvoir aussi. Alors, le problème essentiel auquel se heurtent les jeunes générations maintenant, c’est le temps.

SANDRINE FREDERICK – Il y a des enjeux environnementaux et sociétaux très importants qui nous attendent et je pense vraiment que c’est essentiel d’impliquer le citoyen si on veut qu’il adhère complètement. Je suis convaincu qu’il faut que le politique aille vers le citoyen et s’implique dans des groupes de réflexion, des groupes de travail. Et que ce ne soit pas que de la communication papier ou numérique, il faut de tout : de l’événementiel et du présentiel aussi beaucoup. Quand le maire se promène dans Bègles, j’imagine qu’il est interpellé en permanence.

SUZANNE GALY – Je pense qu’il connaît les 3/4 des habitants avec une ville de 30.000 habitants et donc une taille humaine quand même. Le maire connaît effectivement un très grand nombre d’habitants. Donc il est à la fois le premier interpellé, le premier des porte-parole.

COLETTE LIEVRE – Ce n’est pas un hasard si ce sont les maires qui sont les mieux connus sur le plan politique, par les élus, par les citoyens.

SUZANNE GALY – La question du temps est intéressante parce que je vois bien que dans la manière dont on organise l’activité d’un service de communication, le nôtre en tout cas la ville de Bègles ; On doit avoir cette attention portée à la distinction des temps.

Il y a les temps long de concertation. Il y a les temps long de la fabrication de la décision politique et publique. Et puis, chaque support, a sa propre logique éditoriale, ancrée dans une temporalité qui lui est propre. Et je pense qu’articuler ces temporalités, c’est important.

Le journal municipal sort tous les deux mois. Il est possible qu’on propose que ce soit une fréquence encore plus longue pour s’inscrire dans un récit plus magazine, plus approfondi dans le temps long de la vie locale. Et puis, on a la page Facebook qui raconte la Ville au quotidien.

CHANTAL CARRERE-CUNY – C’est un vrai sujet que d’arriver à parler de temps qu’on peut consacrer aux enfants, comment arriver à capter l’attention ? Comment arriver à faire prendre conscience les citoyens des grands sujets fondamentaux d’arriver à les impliquer ? Pour moi, c’est un sujet majeur. Je ne sais pas comment on peut réellement le faire ?

POURQUOI LES DECIDEURS NE SONT-ILS ENCORE BIEN SOUVENT QUE DES HOMMES ?

COLETTE LIEVRE – Pourquoi les décideurs sont-ils bien souvent encore que des hommes ? Et pourquoi donc les aides-soignants ne sont bien souvent encore que des femmes ? Vous avez la réponse.

SUZANNE GALY – C’est un enjeu de société qui dépasse complètement le secteur de la communication dans les collectivités. Tous ces services municipaux et services publics confondus, le service municipal en l’occurrence. On constate une grande proportion de femmes, mais plus on monte dans l’échelle des organigrammes et plus la direction et les postes de direction sont occupés par des hommes. Il faut interpeller les femmes sur ce sujet. Il faut encourager les femmes à avoir confiance en elles, à avoir de l’ambition à proposer de postuler sur les postes de direction.

Et puis, il y a un vrai enjeu de société sur la répartition des rôles dans le foyer, qui fait que les femmes ont encore à porter beaucoup la charge mentale, l’intendance du foyer qui fait qu’elles n’ont pas nécessairement le temps. Elles ne sont pas autorisées à aller sur des postes de direction. Moi, si j’ai pu le faire, c’est parce que j’ai un compagnon qui assume des rôles pleinement d’intendance, de gestion domestique. Et puis, j’ai aussi des relais de garde, bien entendu, autour de moi, ce qui aide. Mais d’abord, la répartition des rôles a permis de montrer dans cette fonction

CHANTAL CARRERE-CUNY – Dans les Tontons flingueurs. Il y a une phrase qui est très importante, qui dit que dans la cuisine, les tâches ménagères ne sont pas sans noblesse.

COLETTE LIEVRE –Voilà quand on aura considéré que les tâches ménagères, c’est un métier, on considérera aussi les femmes de ménage, etc.

CHANTAL CARRERE-CUNY – Lors d’une intervention que j’ai faite dans une école pour laquelle j’avais en face de moi 80% de jeunes femmes qui étaient en dernière année, 20% d’hommes. J’ai tenu à leur dire cela : “vous êtes aujourd’hui dans une période où vous êtes confrontés à une égalité totale et un partage total, etc. Vous êtes même parfois leader. Vous avez les meilleures notes, la meilleure implication, etc. Et je dis que lorsque vous arriverez dans l’entreprise ou dans la collectivité, ce sera pas du tout la même chose. Et même lorsque vous arriverez chez vous également, que vous aurez un compagnon, un conjoint à partir de ce moment-là, il faut que vous ayez conscience que l’inégalité s’installera et ce sera à vous de vous battre. Et d’une part, d’en prendre conscience, de ne pas l’accepter et de vous battre pour pouvoir faire votre œuvre, votre chemin vers une égalité”.

C’est aussi le rôle des femmes que de monter et d’avancer.

SUZANNE GALY – Si les femmes performent dans les études, finalement, ça ne les promeut pas davantage aux postes de direction. Donc, arrive un moment, où ça se joue ailleurs, sur d’autres choses. Le capital social, la capacité à entrer en réseau, à faire de la relation dans le monde de l’entreprise et au-delà de l’entreprise

LA COMMUNICATION PUBLIQUE EST-ELLE DE LA COMMUNICATION POLITIQUE ?

SUZANNE GALY – Je crois que les services de communication sont quand même rattachés au cabinet des hommes politiques et aux cabinets. Donc, on participe pleinement à la logique quand même, de travailler pour l’intérêt du projet politique qui est porté par le maire. Pour autant, les agents qui exercent sont des agents de service public comme les autres. Ils sont fonctionnaires et ils ont le même statut que les agents des services éducation, état civil ou culture. Donc ils mènent comme eux une mission de service public d’utilité publique. Je pense que c’est là que la distinction se fait sur la mission de service public.

Je pense que la communication politique s’exerce quand même essentiellement d’abord dans les périodes électorales et dans des séquences à visée électorale. Donc, à partir de là, on change de casquette sans s’impliquer à titre militant dans une campagne électorale et on fait de la communication politique à visée électorale. Je me suis impliqué dans la communication politique du maire en période électorale. Et puis, j’ai été très ravie de le faire. Cela impose une distinction nette aussi des moyens qu’on utilise, des comptes, du budget qu’on utilise…

COLETTE LIEVRE – Moi, je n’ai jamais fait de communication politique. Si vous avez choisi une communication d’intérêt général une fois que l’élu est élu. Je comprends très bien le rôle de Suzanne. Parce qu’après, une fois que l’homme politique est élu et en plus, quand c’est le maire, bien évidemment, on va appliquer sa politique dans le cadre de campagnes institutionnelles ou d’intérêt général.

SANDRINE FREDERICK – Une institution est obligée de communiquer déjà sur des compétences dont il n’y a pas toujours de fluctuation entre eux. Est-ce que c’est pour valoriser l’équipe élue ou il y a un ensemble de services sur lesquels il faut communiquer ?

CHANTAL CARRERE-CUNY – Je crois qu’il y a aussi une législation. C’est très surveillé aujourd’hui, il y a une déontologie de fait.